A quelques mètres près
Il s'appuie de l'épaule sur le mur en briques apparentes et regarde les invités qui se déplacent dans le salon. Des lampes de chevet disséminées dans la pièce, une guirlande de Noël drapée sur une étagère et la fumée bleu-grise de cigarettes font office de création lumière. Des tables et chaises ont été déplacées dans d'autres pièces. Au centre se trouve la piste de danse, un carré de tapis entouré de quatre enceintes de taille humaine, et un des invités faisant office de DJ et chauffeur de salle, un ordinateur laptop sur les genoux dans le canapé en cuir brun. Sa sueur chimique fait coller ses épaules au dossier. Ses yeux nerveux et guillerets regardent avec fierté trois des invités danser et s'oublier.
Les motifs géométriques sur le tapis, les colonnes en métal, les mouvements des invités, les groupes qui se forment et se déforment : tout cela lui fait penser à une partie d'échecs, qui intégrerait le hasard, le bluff et la culture générale dans ses règles. Il évalue à qui il pourrait parler et comment les aborder. Un calcul mental incorporant des sujets de conversation, des blagues d'accroche et des mimiques faciales.
Il a été accueilli il y a un quart d'heure par Z. avec un enthousiasme presque musical, une embrassade serrée et une blague convenue - tous les trois juste trop insistant pour le mettre à l'aise. Elle lui explique en vrac les règles de la soirée: vestes dans la chambre sur le lit, mets toi à l'aise, buffet pizza, bières dans le frigo, alcool grec à 40° du pays, n'hésite pas, tu te sers, tu es chez toi - à quelques mètres près. Elle a ensuite voulu présenter 13 invités à la fois, les noms, langues, professions et les raisons de leur présence se mélangeant. De toute façon, il ne connaissait personne et c'est pour ça qu'il était là.
Elle l'introduit maintenant dans un cercle d'amis de son mari, des parents aussi, tous entre-deux-ages, tous entre deux villes, se connaissant tous. Dans la conversation, chacun tente de trouver une brèche, un blanc, un moment suspendu pour placer une anecdote, un bon mot, la reco d'une série en huit saisons qu'il faut absolument avoir vue. A ses oreilles chaque intervention sonne comme une confession, comme s'il était à une réunion des Amis Anonymes. Il a envie de s'excuser aussi - il ne sait juste pas de quoi.
Lassé de son silence, il rejoint la piste de danse et ses danseurs solitaires, et tente quelques pas, c'est minimal, c'est à peine si il bouge, c'est la danse d'une statue de marbre d'un mausolée. Il tente d'échanger des regards avec les autres danseurs mais ceux-ci s'absorbent, ils sont tellement ici.
Et là, il va vers l'îlot de cuisine, au frigo américain. Une femme se tient, comme un serveur de restaurant en pause, tenant une bouteille de bière vide comme on tient une cigarette éteinte à la recherche d'un briquet ou d'une allumette. Il ouvre le frigo et dit: "Je cherche une bouteille de bière vide pour m'occuper les mains. Plutôt genre Double IPA Hazy: tu sais où je peux trouver ça?". Un sourire en coin et un haussement de sourcil apparaissent sur le visage tout en traits et angles de la femme. Elle porte la bouteille vide à ses lèvres en regardant au plafond. Il prend une bouteille pleine.
Puis, derrière la musique assourdissante, il entend le four qui ronfle, le cuir du canapé qui craque, le "shhhhht" du vent exhortant au silence, les plantes de l'appartement qui poussent, l'effort des murs soutenant l'appartement, et la porte d'entrée qui s'ouvre et se referme. Les invités s'éclipsent les uns après les autres, laissant passer la lumière halogène, clinique et réelle, du hall. Un homme se tâte le corps à la recherche de ses clés. Une femme passe son doigt sur les arrêtes des vinyles dans la bibliothèque. Z., émue mais heureuse, donne une embrassade de cinéma à une amie. Une autre femme se prend les pieds sur le bords du tapis, trébuche, honteuse et hilare. Un autre homme ne fait rien, ou le moins possible.
Dans un coin du salon se trouve la table où a été dressé le buffet, abandonnée à cette heure-ci de la soirée. Ne reste que des miettes éparpillées, des sauces assèchées et croûtées, des fonds de verre comme des échantillons de labo. Il s'avance, rétracte son ventre, se glisse entre le mur et la table, prend sa respiration, regarde les invités avec compassion, personne ne lui prête attention, il le leur rend autant, il tâte le mur derrière lui, celui de ce salon et du sien, le voisin, le plâtre est froid, lisse, neutre, réconfortant, il s'appuie sur le mur jusqu'à ce qu'il n'y ait plus de mur pour s'appuyer.
Et là, il est dans l'accumulation d'ombres du salon de son appart, il trouve à tâtons le vide-poches et porte-manteau, et va directement dans l'unique chambre, celle de ses deux enfants. La pièce respire au rythme de leur respiration. Des tons roses, jaunes et bleus, rentrant de la ville par la fenêtre, colorent un mur. Les couettes débordent des lits de ses enfants. Dessous, sa fille dort en étoile.
Sans ouvrir ses yeux, comme parlant dans son sommeil, elle demande: "Papa, demain c'est école?"
"Oui, c'est lundi"
"Papa, je vois le mur à travers toi"
"C'est la lumière de la rue"
"Non, papa, je vois le mur."
"Ne t'inquiète pas, je suis là pour toi, allez, dors maintenant."
Et plus bas, moins qu'un murmure:
"T'inquiète, j'existe."
